Ich Bin Charlotte, c’est l’histoire « vraie » de Charlotte von Mahlsdorf, née Lothar Berfelde, travesti allemand ayant traversé le 20e siècle (1928-2002). Alors que les idéologies totalitaires avaient fait d’elle une cible inévitable, Charlotte est une miraculée. En dépit des persécutions et sans jamais rien concéder à son homosexualité ou à sa féminité, Charlotte a survécu. C’est cette (sur)vie aussi mystérieuse qu’inouïe – car Charlotte est une personnalité complexe – qui nous est contée dans cette pièce. Une pièce qui nous donne à voir Charlotte, bien sûr, ainsi qu’une trentaine de personnages qui ont traversé sa vie : son père, sa tante, un ami collectionneur, un haut-gradé nazi, un inspecteur de la Stasi, un présentateur télé ou l’auteur de la pièce lui-même, Doug Wright, qui se met en scène alors qu’il cherche à percer le « mystère Charlotte ». Qui est-elle ? Et si, finalement, cela n’était pas le plus important. Car Charlotte est avant tout un témoignage de l’Histoire.

 

Un texte brillant et une mise en scène ciselée

La transexualité, le totalitarisme, la collaboration… Traiter ces sujets relève de l’exercice d’équilibriste. À tout moment, le texte, comme sur un fil, pourrait basculer dans l’outrance, les poncifs, le manifeste politique ou le lyrisme niais. Il n’en est rien. Traduit par Marianne Groves, ce texte est d’une étonnante justesse dans sa forme comme dans le sens qui se refuse à toute vérité imposée et à tout manichéisme. Pluriel, il nous donne à entendre des dialogues imaginés à partir de l’autobiographie ou des récits de Charlotte, des échanges épistolaires ou téléphoniques, des enregistrements audios, des archives… La combinaison fonctionne. La diversité des « voix » échappe à toute cacophonie.

La mise en scène sublime encore le moment. Nous sommes dans le musée de Charlotte, qu’elle a constitué chez elle, au milieu de ses gramophones et de ses meubles adorés, mais aussi dans le cabaret qu’elle a créé dans sa cave, dans une cellule de prison, dans un abri anti-bombes, sur un plateau de télévision. Nous y sommes sans jamais changer de décor. La projection et l’immersion sont totales. Une prouesse qui tient à l’intensité du jeu mais aussi à la musique, à la lumière et à l’atmosphère intimiste de la salle.

Un seul en scène exceptionnel

Thierry Lopez réalise une performance phénoménale. Non seulement parce qu’il incarne une trentaine de personnages à lui seul, adopte sans fausse note leurs langues et leurs accents, qu’il mime avec justesse, qu’il danse magnifiquement, mais aussi et surtout, parce qu’il passe d’un personnage à l’autre, et donc, d’un état, d’un sentiment, d’une attitude à l’autre le temps d’un geste gracieusement chorégraphié ou d’un jeu de lumières furtif. Avec sa robe, il n’a aucun mal à nous convaincre lorsqu’il interprète un agent de la Stasi. Thierry Lopez n’a pas besoin de costume. Il ne cherche pas à imiter grossièrement les personnages ou à leur ressembler à tout prix. Il les vit, tous, dans leur diversité et leur profondeur. Il les ressent de l’intérieur et cela nous parvient. Tout est juste et subtil. Même dans l’excès. Aucune caricature. Aucun survol non plus.

Une résonance étonnante

Charlotte n’est qu’une adolescente et nous sommes dans les années 40, lorsque sa tante, personnage hors normes lui aussi, lui confie ce qui, pour elle, va de soi : la transidentité est un phénomène « courant et naturel ». La vie de Charlotte lui montrera que ce point de vue est loin d’être partagé par tous. Comment ne pas penser aux controverses que suscite aujourd’hui encore le sujet ? Et puis, il y a l’amer constat de Charlotte, à la fin de sa vie. Les intolérances haineuses survivent aux régimes… Les 70 ans d’histoire que nous traversons aux côtés de Charlotte sont étonnamment actuels.

Les + : Le texte, le jeu de l’acteur

Les – : On aimerait que ça dure encore

Scénario: (4,5 / 5)
Décor: (4,5 / 5)
Interprétation: (5,0 / 5)
Ambiance: (4,0 / 5)

 

Auteur : Doug Wright
Artiste : Thierry Lopez
Metteur en scène : Steve Suissa

 

 

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